Cest le courant religieux qui progresse le plus vite aujourdhui. Ils sont déjà 500 millions qui croient à lArmageddon, la bataille finale et prochaine entre les forces du Bien et du Mal. Ils sappuient sur la télévision, internet, les jeux vidéo ou les romans de science-fiction pour convertir en masse. George W. Bush, comme nombre de ses ministres et conseillers, partage leur vision messianique du monde et de lavenir. Jusquà lextrême?
Les croisés de lApocalypse
Que faire contre un homme qui dispose dune ligne directe avec le Tout-Puissant? Qui sestime investi dune mission divine? Qui croit que lapocalypse est proche? Que dire quand cet homme est le président des Etats-Unis? A la fin de lhiver 2003, quelques semaines avant la guerre dIrak, George W. Bush tente une dernière fois de ranger le président français à ses arguments, de le convaincre dadmettre enfin que la cause est juste et lopération Liberté pour lIrak la volonté de Dieu. Pas moins. Tout à sa démonstration, Bush junior fustige les « Etats voyous », stigmatise l«axe du Mal», évoque Gog et Magog. Gog et Magog? Jacques Chirac en reste coi, sidéré par lénigmatique référence. Un conseiller de lElysée, prié de décrypter la citation en vitesse, finit par trouver la réponse auprès de la Fédération protestante de France. Il sentend dire quà la Fin des Temps, selon le prophète Ezéchiel, Gog et Magog déferleront de Babylone sur Israël. Or Gog et Magog sont lincarnation des forces du Mal, et Babylone, qui se dresse dans les environs de Bagdad, a été restaurée par... Saddam Hussein!
Lhomme le plus puissant du monde nest ni un exégète de haut vol ni un fou. Cest tout simplement un fidèle dune curieuse Eglise, protestante, expansionniste, millénariste et apocalyptique. George Bush est un Born Again Christian, littéralement un chrétien né une deuxième fois. Les Born Again Christians sont lun des mouvements qui composent les très dynamiques et très prospères Evangelical Churches of Jesus Christ, dont les adeptes sont appelés «évangéliques» (1). Ces Eglises, qui par de nombreux aspects évoquent une fédération de sectes, entendent convertir lAmérique avant de conquérir le monde! Ni plus ni moins. Avec un homme comme Bush à la Maison-Blanche, elles tiennent déjà un bon début.
La doctrine évangélique, dont la terre délection reste lAmérique, est aujourdhui le courant religieux qui progresse le plus dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Au détriment de lEglise catholique, des Eglises protestantes historiques (baptistes, méthodistes) et même de lislam. Les chiffres décrivant cet essor colossal donnent le tournis: de 4 millions en 1940 - sur un total de 560millions de chrétiens -, les évangéliques sont aujourdhui 500millions, néopentecôtistes et charismatiques confondus, sur 2 milliards de chrétiens, soit un sur quatre! On estime que 52000conversions se produisent par jour. Déjà, il existe 14000dénominations évangéliques, comprenant 1million déglises quaniment 1million de pasteurs à plein temps. Harvey Cox, professeur de théologie à Harvard et auteur du «Retour de Dieu. Voyage en pays pentecôtiste» (Desclée de Brouwer), prédit que le courant évangélique devrait toucher, à lhorizon 2050, un disciple du Christ sur deux et quil deviendra la religion dominante du xxiesiècle. Les Born Again Christians, quant à eux, sappellent ainsi parce quils doivent leur conversion, leur seconde naissance, non point à un baptême classique mais à un contact direct, à une rencontre «dhomme à homme, dhomme à Dieu» avec Jésus.
Jésus, George W. Bush la rencontré à lâge de 40ans, quand il buvait trop, beaucoup trop même, et que sa vie partait à vau-leau. Le révérend Billy Graham, le «pape évangélique», a servi dambassadeur au Christ et de traducteur au futur président. Celui-ci a cessé de boire et changé de vie. Renaître en Christ lui a donné des ailes et lui a assuré des alliés qui lui ont permis daccéder au poste de gouverneur du Texas puis à la Maison-Blanche. De là il peut affirmer quil se fixe pour objectif de «promouvoir une vision biblique du monde».
Mal élu par les électeurs, George W. Bush nen passe pas moins pour lélu de Dieu aux yeux des évangéliques américains - dont il a réussi à capter les trois quarts des suffrages. Mi-janvier encore, le pasteur Pat Robertson, fondateur de la puissante Christian Coalition et ex-patron de la chaîne évangélique The Family Channel, annonce: «Jentends Dieu me dire que lélection en 2004 sera une explosion.» Et que «George W. Bush gagnera facilement. Peu importe ce quil fait, bien ou mal, Dieu le soutient car cest un homme pieux et Dieu le bénit». Auteur dun manifeste au titre éloquent, «The New World Order», le révérend met en exergue la vocation messianique de lAmérique en estimant qu«il ny aura jamais de paix mondiale avant que la maison de Dieu et le peuple de Dieu nassument leur rôle de leadership à la tête du monde» (voir p. 22). Cette conviction tranquille, et souvent sincère, dune «destinée manifeste» de lAmérique entretient un véritable prurit prosélyte, un désir de convertir autrui. Ainsi le courant évangélique, qui englobe déjà 70millions dAméricains, soit un citoyen sur quatre, sexporte aussi facilement que le fast-food, le Coca ou le rap, et senracine partout, de lAmérique latine au Japon en passant par lAfrique, lEurope, la Russie, lInde, la Chine... Il senhardit même à investir avec force lunivers islamique, ultime zone de mission.
Lenjeu saute aux yeux: lAmérique, berceau et terre délection de la doctrine évangélique, en serait donc La Mecque. Washington, à lorigine, nest-elle pas la «ville illuminée sur la colline», la Nouvelle Jérusalem, la Sion du Nouveau Monde? La Maison-Blanche suit avec un grand intérêt lexpansion des Eglises évangéliques. Un bureau spécial, sorte dobservatoire officiel de la liberté des cultes à travers le monde, édite chaque année un annuaire de la «persécution» des religions, où voisinent parmi les oppresseurs lArabie Saoudite, la Russie, la Chine et la France, tous coupables de «sévir» contre des obédiences évangéliques.
Rien de tel en Amérique latine, continent où vit un catholique sur deux et où les Eglises évangéliques prolifèrent sur des terres interdites aux protestants jusquau milieu du xixesiècle. Le mouvement de néo-évangélisation commence vers 1970. Cest lâge dor de la théologie de la libération, ce courant catholique marxisant et opposant résolu, y compris par les armes, aux impérialistes yankees. Et pourtant, lAmérique centrale se laisse gagner par les partisans de la «libération de la théologie» - cest ainsi que se présente le courant évangélique. Le Guatemala élit ainsi Rios Montt à la tête de lEtat. Pasteur de lEglise du Verbe de Dieu, ce président très croyant nhésitera pourtant pas à décimer des milliers de paysans indiens.
Le pape Jean-Paul II, à peine élu, met à lindex la théologie de la libération et écarte peu à peu les évêques «rouges» au profit de prélats conservateurs. Mû par la volonté dabattre le rideau de fer, le souverain pontife conclut un pacte avec le président - évangélique - Ronald Reagan, qui accepte en retour, courant 1984, détablir enfin des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Les courants évangéliques en profitent pour essaimer dun bout à lautre du continent américain grâce au zèle missionnaire de milliers détudiants américains Born Again parlant, outre lespagnol ou le portugais, le guarani, laymara, le tupi. «Il sagit, annonce alors Ben Armstrong, le directeur exécutif des Télévisions religieuses nationales américaines, de conquérir un territoire bien défini pour le Christ: lAmérique latine. La télévision est notre force aérienne, tous les convertis qui vont de maison en maison forment notre infanterie.» Et il émet le voeu de «voir tout le monde uni par le satellite, comme lannonce lApocalypse XIV, 6». Plus dun prélat latino croit y déceler loeuvre de la CIA.
Ainsi aura-t-il suffi dun quart de siècle de mission évangélique pour que lAmérique latine, pourtant colonisée au nom de la Contre-Réforme, se laisse détourner de lEglise catholique. Déjà un Chilien sur quatre est un Born Again. Quant au Brésil, il nest plus seulement la plus grande nation catholique, il est devenu également le deuxième pays évangélique, juste après les Etats-Unis (voir p. 26). A tel point que, lors du dernier scrutin électoral, même le très papiste Lula da Silva a dû solliciter les suffrages des groupes néopentecôtistes. Y compris ceux de lEglise universelle du Règne de Dieu ou lUniversal, dont le fondateur, Edir Macedo, un ancien employé de la Loterie nationale, fait lobjet de procès pour corruption et fraude fiscale. Le Sénat brésilien compte aujourdhui 60 députés - sur 512 - issus dEglises évangéliques!
Et désormais le Brésil, avec 30 millions de convertis, «rivalise» avec les Etats-Unis pour diffuser la «bonne nouvelle» évangélique. Surtout en Afrique ex-portugaise - Angola, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Mozambique -, où lUniversal recrute à tour de bras. Au Congo, en Afrique du Sud, au Bénin, au Burkina, les sectes néopentecôtistes dament le pion à leurs homologues islamistes. Elles en viennent de plus en plus aux mains (armées, le plus souvent!), causant des centaines de morts, comme au nord du Nigeria. En Côte dIvoire, une garde rapprochée dévangéliques conseille et soutient le chef de lEtat, Laurent Gbagbo.
Le Maghreb néchappe pas non plus au zèle évangélique. Environ 150missionnaires «travaillent» au Maroc, selon un responsable de larchevêché catholique de Rabat. En Algérie, le mouvement est encore plus visible: des Eglises néoprotestantes ont déjà pignon sur rue. Des pasteurs étrangers, français, égyptiens ou jordaniens se rendent souvent en visite pastorale, surtout en Grande Kabylie. Au grand dam de la presse locale, qui sétonne non seulement dune telle liberté de mouvement mais aussi de limpunité dont jouissent les convertis auprès des islamistes, aux yeux de qui ils sont pourtant des apostats passibles, selon la charia, de la peine de mort.
Faut-il expliquer cette étonnante indulgence de la part de lEtat et des barbus par la protection quapporte Washington aux Eglises évangéliques? Quoi quil en soit, la Maison de lIslam - désignation classique du monde islamique - fait lobjet dune véritable stratégie de conquête des âmes. Ainsi lUniversité internationale Columbia, en Caroline du Sud, forme-t-elle des missionnaires de choc. Leur objectif? «Liquider lislam», si lon en croit limposant dossier que leur consacre, mi-2002, le mensuel américain «Mother Jones». 3000 Born Again relevant de la Convention des Baptistes du Sud - lunique Eglise à avoir béni linvasion de lIrak, contraignant lex-président Jimmy Carter à la quitter - sapprêtent à partir évangéliser des musulmans chez eux, et assument de bonne grâce le risque dy mourir en martyrs. En Irak, la Convention entretient une ONG évangélique, la Samaritans Purse, que parraine le pasteur Franklin Graham, fils du célèbre Billy Graham. Elle y diffuse, entre autres, une Bible dont la couverture imite luniforme des GI : un lot de 50000 exemplaires aurait déjà trouvé preneur.
De quoi conforter la croyance de George W. Bush en la vocation messianique de lAmérique. Lorsquil clame, au lendemain du 11septembre, que «lAmérique doit diriger le monde» , il ne réagit pas par orgueil écorné, il réaffirme le credo essentiel du catéchisme national américain: celui de la «destinée manifeste». Un concept dont un sénateur de lIndiana, Albert Beveridge, résumait déjà lesprit conquérant lorsquil déclarait fin 1898 - lannée où Washington boute manu militari la très catholique Espagne hors de Cuba et des Philippines: «Dieu a fait des Américains les maîtres organisateurs du monde afin dinstituer lordre là où règne le chaos.»
Le chaos. Cest ce que prévoit Philip Jenkins, auteur dun ouvrage impertinent sur le phénomène évangélique, «la Prochaine Chrétienté» («The Next Christendom»). Prenant acte du basculement du centre de gravité de la chrétienté de lOccident au tiers-monde, du Nord développé et libéral vers le Sud pauvre et conservateur, il craint une cassure radicale entre chrétiens postmodernes et néochrétiens ayant renoué, croyances folkloriques aidant, avec lEglise du Moyen Age. Pis encore, ces néochrétiens, en proie à la misère, aux passions nationalistes, tribales et messianiques, et qui vivent au milieu de catholiques, dhindouistes ou de musulmans - au Pérou, au Mexique, en Inde, en Indonésie, au Nigeria, au Soudan, aux Philippines -, ne manqueront pas dentrer tôt ou tard en guerre totale contre leurs voisins. LOccident ny échappera pas non plus, conclut le chercheur, car il incarnera la nouvelle Babylone, la «prostituée» dont lApocalypse de saint Jean considère la destruction comme la condition sine qua non du retour de Jésus-Christ, le Messie attendu.
(1) «Evangéliques» et non évangélistes, comme Matthieu, Marc, Luc et Jean, les quatre disciples du Christ qui ont écrit les Evangiles.
Glossaire
Evangélique. Terme générique désignant une floraison dobédiences néoprotestantes se réclamant dun courant «revivaliste» - volonté de «réveiller» des chrétiens assoupis - apparu il y a un siècle au sein du protestantisme anglo-américain.
Armageddon (de lhébreu Har Megiddo, le «mont de Megiddo» en français). Le livre de lApocalypse de saint Jean ainsi que la tradition islamique y situent le combat eschatologique, lultime confrontation des forces du Bien contre les légions du Mal, prélude à la conversion des juifs et à linstauration du millenium.
Millenium. Croyance fortementvalorisée par les évangéliques selon laquelle le règne de mille ans du Christ glorieux et ressuscité se réalisera sur terre, de manière visible.
Pentecôtisme. Courant néoprotestant né au début du xxe siècle aux Etats-Unis. Au nom dun retour aux sources de la Bible, il met laccent sur le don divin miraculeux - la «rencontre» avec Jésus-Christ -, la guérison par la prière, lengagement volontaire du croyant. Il donnera naissance, au milieu du siècle, au courant charismatique.
Charismatique. Empruntant au courant pentecôtiste la croyance aux dons miraculeux, il se caractérise par de vibrantes réunions de prière avec des orchestres, y compris de rock ou de rap «évangélique», des pleurs, des transes, des exorcismes publics, des impositions des mains, des guérisons miraculeuses, un grand dévouement aux autres, une disponibilité constante au service de lEglise. Un courant charismatique catholique se développe, avec laval de Rome, qui y voit un moyen efficace dendiguer la marée évangélique.
Source:Slimane Zeghidour
Le Nouvel Observateur
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2051/dossier/a233849-les_evangeliques_la_secte_qui_veut_conquerir_le_monde.html